
"Travaille d'abord, tu t'amuseras ensuite", l'exposition de Myr Muratet et Vincent Perrottet, se déplace à Paris les 3 et 4 Octobre 2009 à la Galerie (...) et présente une dizaine d'affiches et d'objets de lutte.
Interview:
En 1986, un biologiste renommé, le professeur Jacques Testart, annonça qu’il mettait fin à certaines de ses recherches en biogénétiques et sur la procréation artificielle. Alors à l’apogée de la reconnaissance pour avoir été le premier à amener à la vie un « bébé-éprouvette », il dénonça les visées eugénistes et commerciales que ses découvertes faisaient miroiter à certains pouvoirs économiques. Il ne s’inquiétait pas de savoir son geste isolé et se doutait que d’autres que lui occuperaient immédiatement le terrain du business du clonage et du désir d’enfants à tout prix. Il était simplement responsable et refusait que son intelligence soit dévoyée par une utilisation mercantile et dangereuse pour l’humanité. Il le fit savoir avec force et son message me revient à l’esprit et m’aide lorsqu’il m’arrive de douter de mon travail et de ses effets face à la complexité des problèmes de notre monde.
De quoi suis-je responsable en tant que graphiste ? Quelle autorité ou quelle sagesse me confèrent les connaissances et l’expérience que j’ai acquises dans le domaine des signes, de leurs formes et de leurs usages au regard de mes frères / concitoyens humains ?
Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en 1977, Roland Barthes dit, entre autres choses toutes aussi sensées : « Certains attendent de nous, intellectuels, que nous nous agitions à toute occasion contre le pouvoir; mais notre vraie guerre est ailleurs; elle est contre les pouvoirs, et ce n’est pas là un combat facile; pluriel dans l’espace social, le pouvoir est, symétriquement, perpétuel dans le temps historique; chassé, exténué ici, il reparaît là; il ne dépérit jamais; faites une révolution pour le détruire, il va aussitôt revivre, rebourgeonner dans le nouvel état des choses. La raison de cette endurance et de cette ambiguïté, c’est que le pouvoir est le parasite d’un organisme transsocial lié à l’histoire entière de l’homme, et non pas seulement à son histoire politique, historique. Cet objet en quoi s’inscrit le pouvoir, de toute éternité humaine, c’est le langage, ou pour être plus précis, son expression obligée, la langue.»
« Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire à la fois répartition et commination.» « Parler, (...) ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c’est assujettir.(...)La langue, comme performance de tout langage n’est ni réactionnaire ni progressiste; elle est tout simplement fasciste; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire.»
« Nous qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des surhommes, il ne nous reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue, qu’à tricher la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature.»
Ce qui me plait dans ce texte, c’est que si l’on associe au mot langage le mot graphique et que la langue est aussi le signe, alors je sais exactement ce que j’ai à faire, et cela, moi je l’appelle de l’art graphique.
En 1998, un jeune graphiste allemand posa une série de questions à des créateurs de formes graphiques dont les Graphistes Associés. Voici les réflexions que notre collectif lui renvoya et qui valent encore pour aujourd’hui.
Qu’est ce qu’un graphiste ?
Quelqu’un qui lit, écrit et, s’il le peut, invente des formes graphiques, des signes et combinaisons de signes.Que signifie le graphisme ?
Le graphisme est un domaine d’expression au service ou non de la collectivité, ce qui suppose de maîtriser le langage et le sens des formes, leur usage et leur mode de diffusion.
Quel est le rôle du graphiste dans la société ?
Le même que celui d’un médecin, d’un boulanger, d’une actrice, d’un ouvrier.... - par sa pratique, améliorer les rapports et les relations entre les êtres humains, - améliorer la qualité du regard, - rendre les choses lisibles lorsque c’est nécessaire,
- sans cesse ré-inventer son vocabulaire formel et sa grammaire.
Peut-il être considérer comme un artiste ?
Pour créer réellement, il faut être libre de son temps, de son économie et raisonner en doutant. Tout le monde doit essayer d’être un artiste ; c’est à cet endroit que l’on perçoit le mieux le sens de la vie et des choses.
Le graphiste a t-il une responsabilité sociale spécifique ?
Comme toute personne qui maîtrise une technique ou un langage nécessaire à l’organisation humaine, le graphiste est responsable de ses actes et de ses images. Un grand nombre de graphistes produit des messages auxquels il ne croit pas, sans y mettre d’exigence artistique, en calquant l’idéologie et les méthodes des commanditaires. C’est le domaine de la publicité rempli d’irresponsables visuels corrompus par l’argent, le confort petit-bourgeois et l’illusion de côtoyer le pouvoir. Aujourd’hui dans les pays développés, il y a saturation et pollution visuelle des espaces publics et privés par les images (sans imagination ni invention) de la consommation de masse. La grande majorité des graphistes participe à ce mouvement qui abîme le regard et l’intelligence de leurs concitoyens.
Le graphisme politique et social existe-t-il ? Comment le définir ?
Tout le monde peut et doit s’intéresser à la vie de la cité, c’est la signification de l’engagement politique et social. Il existe un grand nombre d’associations et de groupes auxquels le graphiste peut participer en mettant en forme les idées s’il en partage les valeurs. Un graphiste, quand il a une idée originale ne doit pas hésiter à la traduire dans son art et à la diffuser par ses propres moyens.
Il y a aussi des graphistes qui font de la politique sans le reconnaître : ceux de la publicité, qui par leurs images diffusent une idéologie consumériste, capitaliste et libérale.
Quels sujet / commandes traitez-vous le plus souvent ou préférez-vous traiter ?
Tout sujet qui nous donne l’envie et la possibilité de réfléchir, de créer, de s’amuser, de développer une relation de complicité avec les commanditaires et surtout qui par sa nature respecte le public et nous-même. Le choix est aujourd’hui assez simple: un(e) metteur en scène de théâtre ou d’expositions, un(e) responsable d’association ou d’organisation œuvrant pour le bien collectif, un(e) responsable de la santé publique, un(e) architecte de talent proposent plus à nos yeux qu’un directeur de marketing qui veut vendre le millionième rasoir jetable non recyclable.
Avez-vous un mode de travail préféré ? Lequel ?
Ni patron ni pointeuse. Un lieu où il fait bon réfléchir et créer avec des amis et toujours quelque chose à boire. Travailler de façon épicurienne.
Comment sont les relations entre vos commanditaires et vous ?
Avec les commanditaires, il faut partager le sujet pour pouvoir partager les images. Ils nous cultivent sur leur domaine et nous les cultivons sur le nôtre.
Privilégiez-vous le processus de travail par rapport au résultat ?
Lorsque la relation est bonne avec un commanditaire le résultat est bon. Lorsque la relation n’est pas bonne, avec nous il n’y a pas de résultats, cela s’arrête avant. Personne ne nous fera faire de mauvaises images.
Avez-vous des retours sur vos projets ? Comment
La reconnaissance de nos pairs et la reconnaissance publique de nos images qui ont pénétré nombre de foyers, nous encouragent à progresser dans cette façon de travailler.
Quels sont vos médias ou moyens d’expression préférés ?
Pour nous, tout support qui ne dégrade pas l’environnement (un panneau 3x4m abîme souvent l’espace urbain), est bon dès lors que l’on nous laisse être bons. L’affiche est un support d’image que nous apprécions. C’est beau de réussir à concentrer en une image le sens d’une mise en scène de théâtre ou d’une revendication. Une fois sa fonction d’information remplie, une affiche réussie, parce qu’elle est forte, belle ou réellement subversive et bien imprimée, peut encore continuer à nourrir l’œil et l’esprit de générations de spectateurs, musées ou fonds particuliers.
Quel est votre rapport avec les mass media ?
Les mass média sont un monde d’employés pour ne pas dire de larbins dévoués au pouvoir et à l’argent. Ils sont devenus un gigantesque espace publicitaire et ont renoncé avec le consentement de l’Etat à se faire payer autrement qu’en interrompant tout discours par un visuel marchand stupide ou pervers. Tout cela les rend médiocres et leur production avec.
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SOURCE : vincentperrottet.com
PAR: alexis mouthon
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