Capture d'écran, "Clash sur Facebook", 20/2/2012. Dailymotion
voir la vidéo,”Clash sur Facebook” ici
A la suite d’une présentation donnée le 28 février 2013, dans le séminaire Culture Visuelle
d’André Gunthert, je propose ici quelques résultats d’une enquête
réalisée dans le cadre de ma thèse. Je tiens à remercier les
participants du séminaire pour leurs commentaires, leurs questions et
leurs suggestions, dont je prends note dans ce billet.Le français n’étant pas ma langue maternelle, je m’excuse pour les fautes grammaticales dans ce texte.
L’enquête présentée ici porte sur la
présentation de jeunes adultes dans le contexte d’une rencontre amoureux
sur Facebook. Le texte est organisé en trois parties.
-En premier, une comparaison entre les
sites de rencontres et Facebook est proposée pour comprendre les défis
que représent une rencontre sur internet.
-Ensuite, les différentes approches
choisies pour réaliser cette étude, sont disctutées avec une mise au
point de la méthode d’enquête visuelle.
-La dernière partie est consacrée aux analyses des résultats.
Les principales interrogations de
cette étude portent sur les pratiques d’interaction.Pourquoi les jeunes
préfèrent Facebook aux sites de rencontre? Comment ils utilisent leur
présentation et interprètent celle des autres ? Quels éléments du profil
sont mobilisés? Est-ce qu’il y a des éléments qui sont plus mobilisés
que d’autres ? En 2011, Facebook a revendiqué l’hébergement de 140
milliards d’images1. Depuis le lancement de Facebook, une nette amplification du visuel est observable dans son design2. Est-ce que cet accroissement des images a une incidence sur les échanges des inscrits ?
Et finalement, que veut dire la présentation de soi sur
Facebook ? Le terme ‘soi’ étant un mot complexe et dont le premier sens
suggère l’identité, il est important de commencer cette étude en
précisiant d’abord sur quelle notion d’identité s’appuie cette
recherche.
L’identité personnelle, le soi raconté sur internet
Dans l’environnement numérique
l’identité des personnes est défini souvent par rapport au dispositif.
L’interaction homme machine, postule que l’ordinateur et l’internet ont
transformé l’identité des internautes. Sherry Turkle, psychologue et
sociologue des sciences techniques, avance depuis 19953,
que l’usage d’internet a transformée l’identité des usagers dans une
expression de soi fluide et fragementée. D’après Trukle cette
fragementation de soi défie la notion de l’identité, au sens latin du
mot, idem qui veut dire ‘même’. Selon cette approche il ne
s’agirait plus du même utilisateur derrière et sur l’écran, mais d’un
personnage à multiples facettes.
Avec l’émergence et l’amplification des
sites de réseaux sociaux sur le web les études sur l’éclatement de
l’identité ne se limitent plus à un seul champs scientifique. Chaque
discpiline aborde la problématique de la fragementation idenitaire avec
sa propre méthode. Mais l’approche de ces recherches reste centrée sur
l’influence du dispositif sur un aspect de l’identité : sa permanence et
son unicité dans le temps. Autrement dit, l’idée de l’identité comme mêmeté est privilégiée aux dépens de son aspect relationnel.
La sociologie des médias aborde la
notion de soi sur internet du point de vue relationnel. D’après cette
approche l’interaction dans l’environnement numérique se déroule à deux
niveaux. Dans un premier temps l’internaute interagit stratégiquement
avec le dispositif pour se présenter. Ensuite elle tisse des liens et
interagit avec les autres utilisateurs. Une telle conception de
l’identité différencie entre l’identité idem, qui relève de la sphere de mêmeté et l’identité ipsé, qui relève du domaine de la personne4.
De ces points de vues herméneutique et historique, l’identité d’une
personne est considerée comme une narration de soi, construite en
interaction avec les autres.
Le sociologue, Dominique Cardon
développe davantage cette approche de l’identité personnelle sur
internet. Il précise que la présentation de soi se construit suite à un
choix parmi les signes identitaires et de leur mise en visibilité. C’est
à partir de ces processus de sélection que l’identité de soi est mise
en scène sur les réseaux sociaux. Ensuite, cette représentation est
davantage structurée par les espaces de visibilité qu’offrent
l’architecture de ces sites relationnels5.
C’est dans cette approche relationnelle de l’identité que ma
recherche s’inscrit. L’intérêt de cette notion de soi repose sur sa
souplesse de mettre au centre l’internaute en interaction à la fois avec
son réseau relationnel et en négociation avec les interfaces
numériques.
La rencontre, un cadre particulier d’interaction
Dans toutes les interactions
quotidiennes quelles soient en face-à-face ou à distance, le corps est
une constante, un lieu d’échange des expressions explicites et
implicites communiquées entre les interlocuteurs6. Mais
c’est dans le cadre de la rencontre amoureuse que le schéma corporel
entre en jeu avec plus d’ingénosité. Comment attirer vers soi l’autre,
si cela n’est qu’à travers la mise en scène corporelle. La séduction,
quand elle se déploie dans le registre de l’attirance, agit à travers
les apparences7.
L’apparence physique, aussi bien que vestimentaire s’associe aux belles
manières, par exemple le timbre de la voix, la gestuelle, l’odorat tous
les atouts sont mobilisés pour cacher les défauts afin de plaire à
l’autre.
Si l’attractivité relève du domaine
corporel, on peut se demander comment les utilisateurs Facebook
déploient-ils leurs charmes en absence du corps dans le contexte
virtuel ?
1. Les sites de rencontres et Facebook : l’idéal vs l’ambigu
Les sites de rencontres, un des premiers
commerces à investir dans l’économie de l’affect virtuel, peuvent
apporter quelques éclairages sur les pratiques d’appariement sur
internet.
Les sites de rencontres : la promesse d’un profil psychologique idéal
En France sept millions de célibataires pratiquent les relataions amoureuses assistées par ordinateur8.
Les études récentes sur les pratiques des sites de rencontres
revendiquent qu’il s’agit d’une activité qui passe essentiellement à
travers une mise en soi textuelle et écrite9.
Pascal Lardellier remarque que depuis le
tournant du Net sentimental, les sites de rencontres n’ont pas
seulement augementé en nombre, mais ces sites se sont segmentés, se sont
technisés et se sont pyschologisés10.
Qu’il s’agit d’un site sérieux, géo-éthnique ou libertin, la dynamique à
l’œuvre dans ces différentes versions reste la même : la découverte de
la perle rare est déléguée soit aux algorithmes de compatabilité, soit
aux tests de personnalité.
La sociologue, Eva Illouz fournit une
analyse succinte des règles de l’attractivité en pratique sur ces sites.
Selon Illouz, les sites de rencontres demandent une description de soi à
la fois objective et idéale. Sur ces sites l’usager est amené à se
focaliser sur soi, c’est-à-dire sa perception de soi-même et de son soi
idéal, aussi bien que sur l’idéal de l’autre11.
Autrement dit, ces sites encouragent une présentation de soi idéalisée
et psychologique, construit soigneuesement en répondant aux bonnes
questions et en cochant les bonne cases de tests de personnalité.
Dans ce sens la fiche descriptive des
sites de rencontres ressemblerait à un portrait de soi parfait, qui
renvoit à une identité idéale.
Si la séduction au sein des sites de
rencontres passe à travers un soi idéalisé, peut-on s’attendre aux même
règles de la présentation de soi sur Facebook? Autrement dit, en absence
du corps, échangeons-nous des portraits pour séduire sur Facebook ?
Facebook : le pari de l’ambigu
Parmi les sites de réseaux sociaux,
Facebook détient un statut particulier. Depuis son lancement en 2004,
Facebook propose aux inscrits de construire un réseau amical ouvert12, sans leurs imposer sa propre notion de ce qui doit être leur contact. En proposant le terme d’ami aussi bien pour les liens forts que pour les liens faibles, Facebook, contrairement aux sites de son époque13 a parié sur une approche non-injonctive. Dans ce contexte, le mot ami
ne distingue plus les proches des autres connaissances, ce sont plutôt
les paramètres de visibilité qui déterminent la force des liens.
Ensuite, la consultation libre des profils Facebook affirme que le site favorise les nouvelles rencontres. Le service Graph Search lancé récemment propose de nouvelles connaissances par affinités.
Plus important encore sont les outils interactifs. Pour en citer quelques uns en prenons le j’aime (like en
anglais), qui peut être employé de manière implicite ou explicite selon
le contexte pour toute activité sur le réseau. Ensuite la fonction tag, prévue
initialement pour identifier les amis dans les publications, est
souvent détournée pour souhaiter un anniversaire ou pour relancer une
conversation. Ou bien la version mobile de poke14 utilisé pour envoyer à n’importe quel membre du réseau des messages courts, qui s’autodétruisent en dix secondes15.
Sur Facebook c’est le caractère
non-spécifique de ses outils interactifs, ouverts à de multiples usages
qui laisse une grande marge à leur détournement et à leur
réappropriation aussi bien pour entretenir des amitiés que pour se
lancer dans une nouvelle aventure. A la différence des sites de
rencontres, la séduction sur Facebook s’appuierait donc sur deux
éléments principaux : le réseau relationnel et une interaction
stratégique.
Si le réseau des concurrents sur des
sites de rencontres fait ressortir des internautes une présentation de
soi idéalisée, anonyme et plutôt textuelle, sur Facebook la présentation
des inscrits serait-elle plus ambiguë tout en étant ancrée dans les
liens proches/faibles?
II. Approches et méthode pour un terrain hybride
Cette enquête s’inspire des approches de la microsociologie16, plus précisément d’internet ethnography17 et des études visuelles18.Mais
effectuer un terrain sur Facebook présente quelques problèmes. De fait,
peu de recherches ethnomethodologiques sont consacrées aux pratiques de
jeunes français sur Facebook et le peu d’études19 réalisées ne s’interrogent pas sur la dimension visuelle de leurs interactions.
Quelle méthode pour une enquête visuelle ?
Le jeu-enquête Sociogeek est une des premières études qui s’est intéressée à l’influence du choix des images sur le niveau d’exhibitionnisme des internautes.
Sociogeek livre d’importants résultats sur les comportements à l’œuvre
dans la sociabilité et la présentation de soi, mais de point de vue
méthodologiqe cette démarche suscite des questions pour la recherche
visuelle.
Pour mesurer le niveau d’exhibitionnisme
dans vingt cadres d’échange, Sociogeek a proposé un jeu de photos
choisi depuis le web. Aucun critère de sélection de ces images n’était
fourni pour préciser en quoi ces photos correspondaient-elles, ou pas,
aux pratiques d’impudeur. Puisque les enquêtés devaient réagir à des
images présélectionnées, on peut se demander s’il est facile de se
projeter sur les images des autres pour parler de ses propres
pratiques sur internet? Ou encore, en choisissant les images à la place
des interviewés, l’équipe Sociogeek, n’a-t-elle pas imposé sa propre
notion des comportements pudiques et impudiques sur leurs sujets ?
Si le projet Sociogeek n’a pas intégré
les usages visuels des internautes à leur jeu-enquête, nous pouvons
tirer de ce choix méthodologique deux hypothèses importantes pour notre
propre méthode d’enquête.
La première hypothèse est qu’il est plus
facile de demander aux internautes de lire les images des autres que de
parler à propos de leurs propres choix visuels, surtout quand il s’agit
d’un grand échantillon. Le deuxième arguement est que faire parler, à
posteriori, sur les images partagées entre amis est une tâche difficile.
A ce dernier point il est important de rajouter quelques arguments
issus de notre premier travail de terrain sur les usages de Facebook.
Quelques leçons de la première enquête
Entre avril 2009 et juin 2010 nous avons
enquêté auprès de jeunes collégiens et lycéens entre 14 et 18 ans à
propos de leurs pratiques de représentation sur Facebook. Une série de
questions sur la contruction de leur page de profil et leur choix
d’images a été posée. Seulement six jeunes étudiants, (trois filles et
trois garçons) de différents établissements scolaires de la région
parisienne, ont été interviewé. Lors de cette enquête plusieurs
problèmes méthodologiques et matériels ont été rencontré, nous parlerons
brièvement de deux principales difficultés ici.
D’abord, il a été difficile pour les
adolescents de parler de leurs propres choix d’image, surtout en absence
de leurs amis, qui participent à la réalisation des photographies aussi
bien que leur sélection et leur publication sur Facebook.
Le deuxième problème qui a ralenti
l’accessibilité à cette tranche d’âge d’utilisateurs était une certaine
diabolisation médiatique20 en
2008 de Facebook en France. Les pratiques d’adolescents en particulier
ont été ciblées et décriées comme narcissiques et exhibitionnistes par
un discours médiatique craintif du succès du site. Dans ce climat
hostile il a non seulement été difficile de contacter les adolescents
mais aussi de leur faire parler sur leurs usages.
Mise au point de la méthode pour cette enquête
Suite à ce premier essai, cette présente enquête se focalise sur les usages
de l’identité personnelle dans un contexte d’interaction spécifique :
la rencontre amoureuse. Ce déplacement méthodologique de la construction de soi vers ses usages
dans un cadre de communication précis permettra de saisir la dynamique
et les logiques qui motivent les interactions et le choix d’images pour
se présenter sur Facebook.
Ensuite, au lieu de s’intéresser au
contenu des images, c’est-à-dire à ce qu’elles montrent et à leur
moment de réalisation, c’est leur usage dans un contexte donné qui
semble plus porteur de résultats.
Un terrain d’enquête hybride : entre les foyers étudiants et Facebook
Le public Facebook devient de plus en
plus hétérogène. Sur les 26 millions d’utilisateurs actifs en France,
les tranches d’âge de 13 à 17 ans et de 35 à 45 ans comptent chacune 16
pourcent du total des inscrits21.
En France, la majorité des inscrits Facebook se trouvent entre l’âge de
17 et 35 ans. Donc, le site n’est plus le terrain exclusif
d’adolescents.
Même si les adultes ont une pratique sentimentale assez développée de Facebook22,
le public jeune fait parti des premiers à l’adopter, pour la majorité
de cette population la pratique de Facebook commence au collège. Il est
intéressant à observer donc comment ces jeunes inscrits gérent
simultanément les relations amicales et amoureuses, car à la différence
des adultes, ces jeunes ne sont pas très actifs sur les sites de
rencontres.
Cette enquête s’intéresse aux usages de
jeunes entre 18 et 23 ans. Ce n’est pas autant l’âge de ce public qui
motive cette recherche, que leur étape de scolarité et leur situation
sociale. Ces étudiants sont à la charnière de leur vie estudiantinne. Le
changement du lycée à une grande école ou à une université entraîne des
changements dans leur vie sociale, souvent c’est leur domiciliation et
leur réseau amical qui sont les plus affectés.
Les étudiants en médecine sont en
particulier touchés par leur parcours universitaire. Beaucoup de jeunes
français regagnent Paris depuis la banlieue ou la province pour tenter
leur chance en première année de médecine. Pour amortir ces
basculements tels l’éloignement des amis du lycée et de la famille aussi
bien que le coût de la vie à Paris, la vie en communauté est
privilégiée. Les foyers pour étudiants, les résidences universitaires et
les colocations aident la transition de ces jeunes dans la vie adulte
et ouvrent également les portes à de nouvelles rencontres.
Se situer dans son terrain
Etudiante étrangère, j’ai aussi
fréquenté et vécue dans quelques foyers et résidences universitaires sur
Paris. Depuis 2008, je discute avec plusieurs étudiants, la plupart en
médecine, sur leurs usages des sites de réseau sociaux.
Pour cette présente enquête j’ai parlé
avec une cinquante d’étudiants français en médecine et d’autres
filières. J’ai aussi observé leurs interactions quotidiennes avec leurs
amis, en face-à-face et sur Facebook. Mais les pratiques Faceboook pour
ces jeunes restent une activité dont on ne parle pas aussi facilement
avec un enquêteur, surtout au sujet des rencontres.
J’ai mené des entretiens semi-directifs
avec une dizaine d’étudiants entre 18 et 23 ans, trois graçons et sept
filles. Les questions posées portaient sur leur démarche de faire des
nouvelles rencontres sur Facebook.
Il ne s’agit pas d’un travail sur les
jeunes étudiants en médecine en général, ni sur l’ensemble des pratiques
de la rencontre sur Facebook, mais d’une réflexion sur la question des
usages visuels de la présentation de soi dans un contexte d’intéraction
précis, celle de la rencontre amoureuse. Il s’agit d’une réflexion
centrée sur le rôle des images dans la présentation et l’interprétation
de l’identité personnelle des internautes.
III.Résultats de l’enquête
1. La rencontre se fait en face-à-face, mais la drague se poursuit sur Facebook
Pour toutes les personnes interrogées la
rencontre se déroule en face-à-face. La plupart ont cité les soirées
universitaires comme lieu principal des rencontres. Pour ces étudiants
les journées sont remplies de cours à la fac, le matin et les classes
préparatoires, le soir. Pour certains les cours peuvent aussi servir
d’une ocassion de faire de nouvelles connaissances. Très peu ont cité
d’autres lieux de rencontre.
D’une manière générale, ce n’est qu’après une rencontre intéressante in real life
(irl), surtout les soirées et les fêtes que la drague se poursuit sur
internet. Facebook a été cité comme premier lieu de recherche pour ‘la
cible’ ou le target en empruntant ce terme aux enquêtés. En
absence d’un compte Facebook la recherche de la cible s’arrête sur
internet. L’absence d’un compte Facebook a été signalé comme étrange et
pour certains, cette absence signifierait que la cible n’est pas très
sociable finalement.
On constate que d’avoir un profil
Facebook correspond à avoir une personnalité désirable, sociable et d’un
point de vue pragmatique, rechercheable. Même si l’entretien d’un
réseau amical reste un usage prioritaire de Facebook pour les jeunes,
cette pratique n’exclut pas le détournement des listes d’amis d’ami
comme répertoire pour retrouver la personne rencontré pendant les
soirées.
2. Les photographies taguées et les amis en communs, deux filtres fiables
Plusieurs possibilités de recherche se présente, mais les jeunes
préférent deux moyens les plus rapides et avec moins de risuques : le
réseau amical et les photos taguées. Pour la plupart des enquêtés,
l’hôté de la soirée est un(e) ami(e) proche ce qui facilite aussi
l’accès aux photographies.
Julia, 18 ans, étudiante en première année de médecine, est résidente
d’un foyer pour jeunes étudiants sur Paris. Elle explique sa démarche
de recherche suite à une soirée :
Les amis en commun,
les photos pour voir, si on l’a pas vu avant quelque part, si non on a
pas grand chose. S’il y a des photos d’un moment où on était tous
ensemble, le moment quand on a rencontré cette personne, s’il y a des
photos de ce moment, on peut dire, “ah là, tiens il s’appelle comme ça,
on l’ajoute” et aussi par les amis en commun.Un ami d’une amie on va sur
son profil et on le cherche.Q: Donc vous ne tapez pas le nom de la personne? Non
parce que en général la personne ne se présente pas, “oui, bonjour je
m’appelle Un tel” avec son nom complet, “tu peux me trouver sur
Facebook”!
Pendant les soirées les interactions se
font vite, en plus pour garder un air mystérieux le nom n’est pas
échangé, une des stratégies pour justement déclencher la recherche sur
Facebook, si la personne recherchée y se retrouve. Mais, même si les
photographies taguées livrent le nom de la personne, comme le souligne
Julia, ce sont d’autres informations qui sont recherchées par exemple le
moment des rencontres précédentes et d’autres amis en commun. La
reconnaissance du target ne dépend pas seulement de ses photos,
de leur valeur esthétique, ou de son nom mais plutôt de son lien par
rapport au réseau amical.
Une fois le nom repéré, l’étape suivante consiste d’envoyer une
demande d’amité et cela se fait pour deux raisons : poursuivre la drague
ou juste découvrir le profil de la personne, sans forcément lui
demander en tant que contact.
Gaspard, 19 ans, étudiant en première année dans une école de
communication parisienne, raconte la motivitation de ses copains pour
chercher les profils des filles rencontrées lors d’une soirée :
….une partie de mes
contacts sur Facebook sont des personnes qu’on a rencontré en soirée,
des filles éventuellement qu’on a vu dans la soirée et qui peuvent nous
intéresser. En rentrant chez soi on va les ajouter sur Facebook. Les
garçons, c’est vrai, on le fait pour regarder les photos on se dit, “oui
elle est vachement mignonne!” on va chercher des photos d’elle en
maillot de bain. Je sais, j’ai plein d’amis qui font ça parfois on en
sert un peu comme ça. Dans le cas général, moi j’ajoute la personne le
soir meme ou le lendemain.
Les demande d’ajouts se font rapidement, le soir même, comme le dit
Gaspard ou dans un délai maximum de deux jours, si non il y a le risque
d’oublier la personne.
Après l’ajout de la cible la drague se décline en deux étapes
principales : la première consiste à découvrir et décrypter le profil. A
ce stade le profil du target est examiné, scruté au moindre détail pour
se renseigner au maximum sur sa personnalité, son inscription sociale,
ses goûts et ses loisirs afin de mieux se préparer pour la discussion.
Ensuite, la deuxième étape est celle de l’envoi du premier message pour
engager rapidement la discussion qui se fait dans un premier temps par
la messagerie instantanée et ensuite sur téléphone portable.
3. Le décryptage du profil Facebook, une lecture active d’un corpus d’images
Au travers de la dizaine d’entrentiens
et les discussions avec les autres jeunes, on constate qu’une fois
l’accès est accordé au profil de la personne, tout élément devient
interprétable. Il n’existe aucun ordre particulier pendant cette
première phase de la découverte, mais d’une manière générale, la
rubrique des informations signalétiques est rapidement consultée en
premier pour vérifier s’il s’agit d’une ancienne connaissance.
Les informations les plus regardées dans
ce bref moment sont la ville et le lycée. Les amitiés du lycée comptent
pour ces jeunes étudiants23 qui
continuent à s’appuyer sur ce réseau, même pour faire des nouvelles
rencontres. Ensuite, les photos sont recherchées. Encore, la
consultation ne se fait pas dans un ordre particulier, mais toutes les
images sont consultées, analysées et décryptées.
Mimie, 19 ans, doublante en première
année de médecine, a rencontré son copain pendant les cours à la fac.
Elle habite dans un foyer. A la différence de Julia que j’ai interviewé
dans l’accueil de son foyer et Gaspard dans un café, Mime me propose
d’entrer dans sa chambre. Un tableau rempli de photos de ses amis de
lycée, sa famille, ses parents est accroché à côté de son lit, même le
calendrier au-dessous de son chevet est issu d’un tirage des photos de
famille. Pour Mimie la photo signifie les liens proches.
Elle m’explique son mécontentement quand
pendant la phase ‘recherche du target’ elle tombe sur un profil fermé
ou semi-fermé, mais elle consulte quand même. Car, d’après Mimie, on
tombe toujours sur deux ou trois photos qu’on peut analyser. Pour Mimie
les photos portent une valeur informationnelle et elle les décrypter
comme un énigme :
Si, par exemple, la
photo de couverture, si la personne est avec pleins d’amis, à une
soirée ou un truc comme ça, généralement on dit cette personne est
populaire, il veut se montrer. Si, c’est sa photo de profil est là
personne s’est prise, triste, seule avec sa webcam ou en face d’un
miroir et tout ça, souvent avec mes amis on évite.
Elle continue plus loin :
Déjà souvent les
profils sont assez fermés maintenant, mais, il y a ce nouveau truc, la
photo de couverture, qui n’existait pas à l’époque. Donc tu découvres
vachement de choses sur les gens avec ça, parce que les gens ne se
rendent pas compte forcément, ils savent que c’est publique donc tu as
ceux qui font assez attention à leur vie privée et ils ne mettent aucune
photo d’eux ni rien, ils mettent des photos des choses qu’ils aiment
donc ça permet de voir le groupe préféré de la personne, si elle aime la
nature, si elle aime plutôt, sais pas une bande dessiné, un film
quelconque, une photo ancienne, ça peut dire vachement sur la personne,
sans qu’elle se rende compte, fin moi je trouve. Donc, en tant que fille
tordue, j’analyse il y a des interprétations.
Dans ce cas les informations récupérées
sont comme des pieces d’un puzzle que Mimie colle pour voir la
personalité de sa cible et elle le fait de manière subjective. D’autres
informations qu’elle décrypte portent sur les goûts, les produits
culturels: la bd, un film. Je lui demande pour quoi elle n’est pas allée
voir les pages de marque que la personne a ajouté à ses favoris, elle
me regarde avec un air perplexe et me répond qu’elle n’a pas le temps
d’aller verifier ces informations, les images même s’il y en a cinq cent
ça va vite!
Contrairement à ce que l’on pourrait
croire la pléthore de contenu visuel que les utilisateurs doivent
consulter est visonné plutôt rapidement et avec une certaine facilité.
L’on pourrait s’imaginer que cette facilité à consulter un minimum de
deux cents images par album photos sur Facebook est dû à l’efficacité de
son architecture technique, mais d’après les réponses de nos enquêtés
nous avons constaté que c’est aussi le contexte d’interprétation précis
qui entraîne une lecture rapide et utilitaire des images.
4. Une lecture des images toujours en contexte de leur réception
Notre enquête confirme une réception
active des éléments du profil Facebook dans le contexte de la drague.
C’est le cadre de la consultation des contenus partagé sur le profil qui
leur attribue un sens. Autrement dit, tout contenu devient un indice et
se prête à une lecture24, surtout dans un état de l’hyperesthésie comme l’amour.
Gaspard est un cas emblématique de ce
type de lecture. Il m’explique à partir de quels éléments il déduit la
personnalité de sa cible :
Et souvent sur
Facebook ces à prioris qui peuvent, ou pas, être vérifiés, si on voit
que la fille elle s’expose en petit kimono et ombrelle on peut se
demander, “oh là est-ce qu’elle est assez mature? Est-ce que j’ai les
mêmes délires qu’elle ou pas?” Puis pareil pour les garçons, si ils se
posent devant une voiture bien tunée, on se demande, ça ne m’intéresse
pas, je me dis avec ce mec là je ne vais pas faire un super ami. On
n’appartient pas au même monde entre guillemets. Ce n’est pas pour
classifier mais il y a des choses qui sont évidents qui apparaissent au
premier coup d’oeil. Je regarde des photos parce que c’est le plus
facile à regarder.Q: Ce sont lesquelles? Les
plus récentes, en fait. Les photos taguées. Je ne fais pas une enquête
sur la personne. Je regarde que sur celle-ci, où par exemple, elle est
avec une personne que je connais je vais cliquer, je regarde le profil
de cette personne aussi.
Comme le démontre le témoignage de
Gaspard, les jeunes s’associent avec les personnes qui les ressemblent
au niveau du goût et des pratiques culturelles. Les informations sur
l’inscription sociale d’une personne peuvent être lues dans l’image mais
la clé de leur interprétation se situe en dehors des photos. Comme la
plupart d’utilisateurs de Facebook, Gaspard est conscient des limites de
sa propre interprétation et pour la rectifier il s’appuie sur d’autres
éléments par exemple, ses amis en commun, il dit “je regarde la photo où
elle est avec une personne que je connais, je regarde le profil de
cette personne aussi”. En cas de doute, il me confirme qui si la fille
l’intéresse vraiment il peut toujours se renseigner plus sur elle auprès
de leurs amis en commun, mais discrètement.
5. Le décryptage du profil s’apprend et se fait à plusieurs
En absence d’un réseau d’amis en commun les profils sont consulté à
plusieurs. Mais une telle consultation se fait en petit comité et avec
de meilleurs amis.
Lilie, 19 ans, étudiante en première année de medcine, habite une
résidence universitaire. Elle m’explique sa démarche de la découverte du
profil, elle préfère regardrer la photo de profil en premier mais pas
toute seule:
Q: Donc..tu regardes les photos ensemble avec tes amis? Oui
on en parle, avec mes amis filles, généralement, ou mes meilleurs amis
mec, mais généralement, c’est entre filles quand on un target après une soirée, on va toutes sur le profil.Q: Ensemble? Souvent
chacune de son côté et on parle par texto ou par Facebook. D’ailleurs,
on va regarder la photo de profil par exemple, voir s’il aime bien
voyager, c’est cool, il a un esprit ouvert, ou s’il est avec un gros
camion, tu dis,”oh laisse tomber!” Tu vois ce que je veux dire, ça
transmet toujours un message.
Mais tous les jeunes ne sont pas adeptes de cette méthode.
Arthur, 19 ans, est venu de Perpignan
sur Paris pour faire sa première année de médecine. Il habite chez sa
mère. Arthur me confie qu’il a été initié à cette pratique par sa
copine. D’après lui il faut juste un bon esprit de synthèse et on peut
déduire la personnalité de quelqu’un. Il me raconte son expérience :
On regardait les
photos de cette fille et Margot a réussi à faire toute une synthèse par
rapport aux nombres de photos où elle sortait, le nombre de photos où
elle était avec ses potes, où elle était bien habillée ou elle était
habillée bof et toutes ces informations qu’elle arrivait à soutirer de
ces photos elle a réussi à me dire ben elle n’a pas l’air cool. En fait,
oui,on peut si on a un esprit de synthèse vraiment synthétique (rires)
on peut se faire une idée, mais c’est juste une idée, parce qu’on peut
finalement se tromper totalement aussi
Mais, en tant qu’utilisateur, Arthur reconnaît la limite de cette interprétation et précise plus loin dans l’entretien que:
Si cette personne
mets seulement des photos qu’elle veut montrer pour nous donner
l’impression par exemple si elle poste 50 photos et il y en a 48 qui
sont de la même soirée, ben je vois 50 photos où je la vois sortir et si
je ne fais pas le lien que c’est la même soirée je dirai qu’elle est
une super fêtard. On peut faire des erreurs. Ce n’est pas un science
exacte !
Ce témoignage révèle que les inscrits
Facebook sont conscients de la limite de leur méthode d’analyse. En
conséquent, ils s’appuient sur leurs propres pratiques ou celles de
leurs entourage. S’ils sont demandeurs d’images dans ce contexte
particulier d’échange, ils sont également soupçonneux de leur contenu.
Il se confient plus au nombre de photographies, à leur fréquence et
surtout aux interactions qu’elles génèrent.
6. Une visibilité itérative des amis: preuve d’une personnalité sociable
D’une manière générale, le niveau de sociabilité du target
est l’information la plus recherchée pendant la phase de découverte du
profil. Les informations quantitatives passent au second plan et
l’analyse des intéractions devient la mesure d’un caractère aimable. Que
veut dire être sociable pour ces jeunes dans ce contexte et comment mesurent-il la sociabilité des autres?
Arthur, conscient que sa méthode
interprétative a des limites, me confie sa démarche pour repérer une
personne charmante, celle avec qui il aura envie de sortir plus tard :
Après, je reste sur
l’exemple des filles, il y a d’autres qui vont se prendre en photo avec
des amies ou même un groupe et ça va monter une personnalité qui adore
ses amis, ça va vraiment donner une image de quelqu’un qui tient des
relations vraiment, de vrais relations avec ses amis et donne de
l’importance à ses amis.
Plus loin dans l’entretien, il m’explique pourquoi c’est important à
ses yeux que les amis soient visible dans la photo de profil:
Oui, parce que pour
moi la photo de profil c’est quand même quelque chose d’importante.
C’est la toute première image qu’on voit de quelqu’un et si sur cette
image, en plus de la personne on voit d’autres personne, d’un ça peut
être énervant, parce qu’on a toujours du mal à reconnaître qui est la
personne qu’on veut voir. C’est pas vraiment énervant, mais ça montre
que ses amis font partie de sa personnalité, qu’elle donne une vrai
importance à ses amis et donc, ce sont des personnes que je généralement
apprécie, parce que moi, mes amis se moquent de moi, parce
qu’apparemment je suis très sociable. Ben en général les mecs le disent,
“les amis avant les filles!” quoi! Et je pense que c’est ça la plus
important, ce sont des amis. Donc, je vois ça via ses photos de profil
et puis je vais aller voir ses autres photos, si je vois qu’elle est
toujours avec le même groupe d’amis, ça veut dire qu’elle est avec un
groupe d’amis soudé et ils se marrent, j’aime bien cette personne, je me
suis dit ça quand j’ai rencontré Margot qui a un vrai groupe soudé du
lycée.
La présence des amis dans la photo de
profil peut compliquer l’identification de la cible, ou au contraire,
rendre sa recherche plus intéressante et énigmatique. Dans la mise en
page Facebook, la photo de profil détient une visibilité privilégiée,
c’est le seul element visuel qui accompagne le nom d’utilisateur dans
presque chaque échange sur le site. Dans ce cas, c’est la visibilité de
la photo de profil qui est détournée de son usage traditionnel: monter
un portrait du titulaire de compte. Les usages actuels de la photo de
profil montrent d’autres pratiques, dont celle de se montrer avec ses
amis est devenue une mesure incontournable d’une personnalité
sympathique et sociable.
Mais pour l’interprète du profil une
seule image ne suffit pas. Comme le précise Arthur plus tard, il va
regarder d’autres photos de la personne pour vérifier si elle apparaît
avec les même amis, pour être sûr de son jugement.
7. Le profil Facebook : un portrait au second degré, plus de bruit, moins de signal
Nous avons constaté, que malgré un
surcharge d’informations, les jeunes naviguent facilement entre la page
de profil, les albums photos et leurs commentaires pour chercher et
décrypter les informations qui leur sont utiles. Les jeunes se croient
capable de cette lecture car ils y appliquent des filtres, par exemple,
ils’appuient sur leur propre expérience du site, sur celle de leur
entourage, ils consultent les profils avec leurs amis proches et ils
essaie de synthétiser les information. Autrement dit, chacun mobilise sa
propre culture visuelle, nourrie de ses propres expériences et celles
des autres. En même temps ils quantifient des informations dénichées du
profil, c’est-à-dire compter du nombre de photos dans tel ou tel
contexte, des commentaires et des ‘j’aime’ qu’elles ont suscités.
A la différence des plates-fomes de
contenus telles YouTube, Instagram ou Flickr, Facebook ne quantifie que
les commentaires. Sur Facebook, ce sont les récepteurs qui doivent
mettre de bout en bout les bribes d’informations pour reconstituer le
puzzle identitatire de la personne recherchée.
Passer au crible le profil Facebook pour mieux connaître et mieux séduire le target a ses avantages.
Pendant mon enquête j’ai interviewé
quelques inscrits Facebook qui utilisent des sites de rencontres aussi.
Agathe, 26 ans, une jeune professeur de collège, utilisatrice de
Facebook et d’un site de rencontre me confie que dès qu’une possibilité
de rendez-vous avec un potentiel copain se présente, elle demande
d’échanger non seulement leur numéros de portable mais aussi leurs
adresses Facebook. Elle m’explique que meme si un coup de fil permet
d’entendre la voix le profil Facebook est encore plus révélateur de la
personnalité:
…..on s’est ajouté
en même temps sur Facebook, avant même de se rencontrer. Donc du coup
j’ai pu aller sur son Facebook voir un petit peu sa représentation
sociale entre guillemets, comment il se représentait sur Facebook,
c’est-à-dire les photos. Quel type de personnes étaient sur ses photos,
dans quel endroit. Est-ce qu’il y avait des photos de voyage. Pour un
peu mieux cerner le personnage avant de le rencontrer.
Selon Agathe, le profil sur les sites de rencontres ne donne pas
assez d’informations sur la personnalité des inscrits. Je lui demande
comment elle peut déduire des traits de carctère sur Facebook, elle me
répond:
…pour moi c’est de
les voir en interaction avec d’autres personnes. Parce qu’on général sur
Facebook tu as plusieurs facettes, tu as des photos de toi, ton
identité sous différentes coutures, mais tu as aussi toi et les autres
ou toi, qu’est -ce que tu fais pendant tes voyages.. c’est assez complet
en fait pour cerner la personne c’est quand même une bonne manière de
voir ce que la personne aime
Comme les jeunes enquêtés, Agathe attribue également une valeur
informationnelle aux images et une variété d’images, les photos avec les
amis, les photos de voyage. C’est l’inscription social de son copain
potentiel, qu’Agathe cherche à interpréter à partir des informations
qu’elle cherche surtout dans les photos. Elle procède de la même manière
sur Facebook que sur les sites de rencontres, sauf dans le cas de ces
derniers, à défaut d’un corpus d’images, elle se forge une opinion de la
personne à partir de sa description textuelle :
Q: Comment tu
faisais la sélection, tu as dit que la photo n’était pas importante, tu
te basais sur quel élément, alors? Est-ce que tu avais une stratégie? Alors
je regardais la fiche descriptive, déjà, (rires) s’il y a trop de
fautes d’orthographe, ça me rebute complètement.Ensuite, bien sûr le
contenu, ça c’est plutôt, ça c’est le fond. Quelqu’un qui est sociable
et n’est pas un ours.
Elle m’explique plus loin dans
l’entretien que c’est également à partir de la façon de répondre aux
questions du formulaire déscriptif sur le site de rencontre, qui aide la
déduction du caractère. Mais à partir de ces écrits elle ne peut pas en
juger son comportement. Quant aux photos mises sur les sites de
rencontres, Agathe s’en méfie, car ces images lui semble très
construites au niveau de la mise en scène, étant donné qu’elles ont été
téléchargées uniquement par le titulaire de compte. Alors que sur
Facebook, il peut y avoir plus de photos partagées par la personne et
aussi ses amis.
Comment expliquer cette croyance en
images partagées sur Facebook comme révélatrices de la personnalité d’un
potentiel amoureux ? Une des théories de l’enregistrement peut aider à
comprendre cette confiance dans le document visuel. Selon André
Gunthert, historien des technologies et de la photographie, la théorie
du rapport entre signal-bruit25 peut expliquer cette logique des utilisateurs Facebook.
L’enregistrement photographique ou autre, prélève
une coupe du réel, qui comprend par définition aussi bien du signal
(information utile) que du bruit (information inutile).
Gunthert explique que dans les conditions normales de réception de
l’image, sa lecture se dirgie vers l’information essentielle,
c’est-à-dire le signal. C’est dans des conditions particulières, quand
on se croit dépourvu des faits réels, que l’on considère que l’image
cacherait des informations sur lesquelles son réalisateur n’a pas eu de
contrôle et qui peuvent donc révéler la vérité. Autrement dit, selon
cette théorie dans des conditions particulières les récepteurs pensent
que les informations inutiles, le bruit, que comprend une image peut
leur révéler la varie intention de l’émetteur. Mais cette révélation
peut se manifester seulement suite à un travail interprétatif de la part
du récepteur.
Sur Facebook, dans un premier temps,
c’est à partir des informations implicites fournies par les photos
partagées, que les utilisateurs décodent la personnalité. Ensuite, dans
un deuxième temps, cette interprétation est vérifiée par application de
différents filtres, par exemple le nombre de photos, leur fréquence etc.
Dans ce sens, le surcharge
d’informations inutiles confère plus de crédibilité au profil Facebook,
que une fiche déscriptive sur les sites de rencontres qui s’avère être
un peu, trop ordonnée pour être vraie.
8. La conversation sur Facebook, la clé pour avancer dans la relation in real life (irl)
Une fois que les images sont examinées,
la posture, les mises en scène sont décodées et interprétées, l’analyse
du profil cède la place à la conversation.
D’une manière générale, d’après les
interviewés il faut engager rapidement la conversation, mais
discrètement. La cible est sollicitée soit par un courrier, soit par la
messagerie instantanée. A ce stade il y a encore des ‘règles’ non
écrites concernant comment aborder et accrocher l’attention de la cible
par le message écrit. Par exemple, il faut faire référence à la soirée,
mais pas trop, il faut que le message soit court, redigé sur un ton
humouristique avec des smileys pour s’assurer d’un ton léger afin de ne
pas se monter comme un ‘stalker’26.
Gaspard explique pourquoi pour lui c’est important de commencer la discussion :
Je sais qu’on
commence à connaître quelqu’un vraiment, pour moi, quand on peut fermer
les yeux et s’imaginer son visage, par exemple. Oui parce qu’avec
Facebook on a le visuel mais, ils nous manque, il nous manque la
gestuelle, l’odeur, le langage, la voix, c’est quelque chose de très
important pour moi. Si, on parle très, très longtemps avec quelqu’un sur
Facebook et qu’on ne se voit pas et quand on entend sa voix pour la
première fois, on se dit mais je ne me rappelle pas d’elle. Ca peut
jouer un peu
Une fois que la discussion lancée sur Facebook, la consultation du
profil se réduit. Au passage on peut mettre un ‘j’aime’ sur des photos
récentes, sur la photo de profil ou bien le statut Facebook. Les
commentaires à ce stade sont évités, car d’après les interviewés il ne
faut pas montrer à son réseau social qu’une telle personne les
intéresse. Mettre un ‘j’aime’ est moins engageant et plus implicite
qu’un commentaire redigé.
Pénélope, 19 ans, étudiante en deuxième année de biochimie, a
rencontré son potentiel amoureux à une soirée chez des amis. Ils se sont
ajoutés sur Facebook pendant la soirée et se sont lancés rapidement
dans la conversation par la messagerie instantanée. Elle m’explique son
expérience de la première semaine après sa rencontre:
Q: Tu peux me décrire le rythme d’échange au début et comment tu te sentais? Au
début c’était assez rapide, on se parlait beaucoup, beaucoup, beaucoup
et puis là c’est plus espacé dans le temps.On se parle tous les jours
mais avant c’était toutes les demies heures, toutes les heures.Q: Au début ce rythme a durée combien de temps? Une bonne semaine. Q: Il y avait beaucoup d’attente aussi pendant cette période? Surtout
qu’ il fallait se découvrir et comme on venait à peine de se voir, à se
rencontrer c’était vraiment la découverte et puis le jeu et les
références à la soirée qu’on avait passé ensemble. Et là on se découvre
et en même temps on fait le plan de se voir. C’est plus long, je trouve
que par rapport à la découverte cette période actuelle. Là on se parle
tous les jours mais c’est assez espacé et est plus long, quatre, cinq,
six heures.
Les propos de Pénélope résument
finalement assez bien la seconde phase de la drague. Le ton de la
conversation reste léger, humouristique et très oral. Le phrases longues
sont évitées et l’usage des émoticônes est préféré pour éviter tout
malentendu à ce stade. Mais, même cette discussion instantanée est
passée aux filtres. Dans ce cas, c’est la fréquence des messages qui
sert à mesurer l’intérêt de la cible.
Conclusion
Ces quelques témoignages des jeunes
recueils dans le cadre de la rencontre amoureuse sur Facebook
renseignent sur leurs pratiques de décryptage des profils. Si les jeunes
prolongent la séduction sur Facebook au lieu d’interagir en
face-à-face, c’est parce qu’ils se croient capables, en tant
qu’utilisateur de la même plate-forme, à mieux se renseigner sur leur
cible avant de se lancer dans sa poursuite. Facebook sert donc à la fois
comme un filtre permettant à tester le niveau de complicité avec un
potentiel copain(e) avant de se lancer dans une poursuite sérieuse et
comme un deuxième terrain pour prolonger cette poursuite.
Dans ce contexte, toute information
découverte sur le profil est passée au crible, mais les images jouent un
rôle important dans la reconstruction du puzzle identitaire des
personnes. A la différence du texte, le corpus d’images partagé sur le
profil Facebook fournit une quantité signifiante d’informations qui sont
interprétées pour décelér le comportement, l’inscription sociale et les
goûts.
En fin, les images livrent à ceux qui savent les lire, des éléments indicatifs sur la sociabilité du target.
Mais cette lecture d’images se fait toujours en contexte de leur
réception de leurs destinatires. Les amis en commun, les commentaires
autour des photos, leur fréquence, leur nombre, leurs émetteurs, tous
ces éléments extérieurs à l’image sont consultés pour valider leur
interprétation. Autrement dit, même si les photographies personnelles
sur Facebook fournissent des bribes de comportements, ce sont les
éléments extérieurs comme le contexte d’interprétation des images, la
croyance dans les images comme révélatrices des messages cachés et
finalement l’expérience propre des jeunes, tous des facteurs qui se
situent en dehors des images qui leur contribuent une valeur
informationnelle pour poursuivre la drague sur Facebook.
- Jonathan Good, « How many photos have ever been taken ? » 1000memories blog. Disponible sur http://blog.1000memories.com/94-number-of-photos-ever-taken-digital-and-analog-in-shoebox [↩]
- Fatima Aziz, « Le visuel a-t-il une place dans le design de l’interaction des réseaux sociaux ? » Image Circle, Culture Visuelle, 9 juillet 2012. Disponible sur http://culturevisuelle.org/imagecircle/2012/07/09/visueldesigninteraction/ [↩]
- Sherry Turkle, Life on the Screen. Identity in the age of the Internet, Simon & Schuster, New York, 1995. [↩]
- Paul Ricoeur, Soi-même, comme un autre, Paris, Editions du Seuil, 1990, p.140. [↩]
- Dominique Cardon, “Le design de la visibilité. Un essai sur la cartographie du web 2.0″, Réseaux, 152, p 93-137, Lavoisier, 2008 [↩]
- Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, t1 La Présentation de soi, Editions Minuit, Collection Le Sens Commun, 1973. [↩]
- Michel Laxenaire, « Séduction masculine, séduction féminine », Le journal des psychologues, 2008/6 n°259, p.37-42 [↩]
- Pascal Lardellier, Le cœur NET, Célibat et @mours sur le web, BELIN, 2004. [↩]
- Marie Bergström, « La toile des sites de rencontres en France,» Topographie d’un nouvel espace social en ligne, Réseaux, 2011/2n°166, p.225-260.Pascal Lardellier, Les réseaux du cœur. Sexe, amour et séduction sur Internet, François Bourin Editeur, Paris, 2012 [↩]
- Pascal Lardellier 2011, p.35 [↩]
- Eva Illouz, Cold Intamicies, the making of emotional capitalism, Polity Press, 2007, p.75 [↩]
- Par
défaut tout profil utilisateur sur Facebook est accessible dans les
recherches internes au site et dans les navigateurs externes. Les
utilisateurs doivent choisir les paramètres de visibilité pour contrôler
l’accès à leur profil. [↩]
- Voir
les travaux de danah boyd et Nicole Ellison.Boyd, D., “Friends ,
Friendsters , and MySpace Top 8 : Writing Community Into Being on Social
Network Sites”. First Monday, 11., 2006. Ellison, Nicole B; Boyd, D.. “Social Network Sites: definition, history and scholarship”. Journal of Computer-Mediated Communication, 1,13, 2007 [↩]
- L’action
dans son ancienne version permettait d’envoyer un signalement à
n’importe quel membre du site, en lui suggérant que son profil avait
retenu l’attention d’un autre inscrit Facebook. [↩]
- Vincent Glad, ‘Poke : ce message s’auto-détuira dans 3 secondes’, Slate, 24 décembre, 2012. Disponible sur http://www.slate.fr/story/66481/poke-ce-message-auto-detruira-dans-3-secondes [↩]
- Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Editions Minuit, Collection Le Sens Commun, 1991 [↩]
- Pour
cette approche qui provient de l’anthropologie culturelle et de
l’ethnographie, je m’inspire notamment des travaux de Danah Boyd,
apophenia (http://www.zephoria.org/thoughts/) http://www.danah.org/papers/ [↩]
- André Gunthert (http://andre.gunthert.fr/index.php/post/travaux), L’Atelier des icônes, Culture Visuelle (http://culturevisuelle.org/icones/a-propos [↩]
- Alexandre Coutant & Thomas Stenger, ”Processus identitaire et ordre de l’interaction sur les réseaux socionumériques.” GRESEC Les Enjeux de l’information et de la communication, 2010(1), 45- 64 [↩]
- André Gunthert, “Pourquoi la télé diabolise Facebook”, Actualités de la Recherche en Histoire Visuelle ARHV, 15 décembre 2008. Disponible sur http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/12/15/894-pourquoi-la-tele-diabolise-Facebook [↩]
- La rédaction, ‘Facebook en France :26 millions d’utilisateurs actifs, plus de 5 heures par mois’, ZDNet, 13 juillet, 2012. Disponible sur http://www.zdnet.fr/actualites/facebook-en-france-26-millions-d-utilisateurs-actifs-plus-de-5-heures-par-mois-39774160.htm [↩]
- Voir
l’ouvrage récemment publié sur les pratiques sentimentales des adultes
sur Facebook par Pascal Couderc et Cathérine Siguret, L’amour au coin de l’écran : du fantasme à la réalité, Albin Michel, Paris, 2012. [↩]
- Dominique Pasquier, Cultures Lycéennes. La tyrannie de la majorité, Editions Autrement, Collection Mutation n°235, Paris, 2005 [↩]
- Carlo Ginzburg, Mythes,Emblèmes,Traces, Morphologie et Histoire, Nouvelle Bibliothèque Scientifique,Flammarion,1989, p.178. [↩]
- André Gunthert,”Du bruit dans l’image (l’homme a-t-il marché sur la lune?)”, L’Atelier des icônes, Culture Visuelle, 14 novembre, 2009. Disponible sur http://culturevisuelle.org/icones/124 [↩]
- Dans
le contexte des sites de réseaux sociaux, ce mot signifie un internaute
qui traque avec insistance toute activité numérique de la personne
suivie. [↩]
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